La nouvelle guerre du feu

·

By

·

19–29 minutes

to read

Une nouvelle réalité

Ces dernières décennies, de grands incendies ont marqué les territoires et les mémoires. Australie, Californie, Canada, Amazonie, Sibérie, mais aussi désormais Europe et France : partout, certains incendies semblent changer d’échelle. Ils parcourent des surfaces considérables, se déplacent rapidement et échappent parfois aux moyens mobilisés pour les combattre.
Ces événements nous confrontent à une question qui dépasse la seule lutte contre les incendies : sommes-nous assez organisés pour faire face aux conditions physiques qui sont en train de transformer nos territoires ?

Les incendies de forêt ne sont évidemment pas nouveaux. Ce qui change, ce sont les conditions dans lesquelles ils apparaissent et se développent. La hausse des températures, l’assèchement des sols et de la végétation, la multiplication et l’allongement de ces épisodes de sécheresse, l’évolution des régimes de précipitations, rendent plus fréquentes les situations dans lesquelles la végétation devient particulièrement inflammable. À ces facteurs s’ajoutent le vent, la quantité de combustible disponible et les caractéristiques propres à chaque territoire.

Il serait pourtant trop simple d’affirmer que « la planète brûle de plus en plus ». À l’échelle mondiale, la surface totale brûlée a diminué au cours des dernières décennies, notamment en raison du recul des incendies dans les savanes et les prairies. Mais cette statistique masque une transformation essentielle : ce ne sont pas nécessairement les mêmes territoires ni les mêmes écosystèmes qui brûlent, et les incendies les plus extrêmes deviennent plus fréquents.
Une étude publiée en 2024 dans Nature Ecology & Evolution, fondée sur vingt et une années d’observations satellitaires, montre ainsi que la fréquence des incendies les plus puissants a été multipliée par 2,2 entre 2003 et 2023. Les dernières années de la période concentrent la plupart des records observés, avec une progression particulièrement marquée dans les forêts boréales et les forêts tempérées de conifères.
Cette évolution est particulièrement importante parce que les incendies extrêmes ne constituent pas simplement des incendies ordinaires de plus grande taille. Lorsqu’un feu atteint une certaine intensité, sa dynamique change. La chaleur dégagée contribue à assécher et enflammer la végétation située devant le front de flammes ; les vents peuvent accélérer considérablement sa progression ; la convection produit des colonnes de fumée et de chaleur puissantes ; des braises peuvent être transportées loin devant le front du feu et provoquer de nouveaux départs.

À partir d’une certaine intensité et d’une certaine surface, le feu cesse d’être un phénomène auquel il suffit d’opposer davantage de moyens pour l’éteindre. La lutte devient beaucoup plus difficile, les possibilités d’intervention se réduisent et la priorité peut basculer de l’extinction vers le confinement du feu et la protection des populations. Un incendie maîtrisable et un incendie extrême ne sont donc pas simplement deux degrés d’un même problème. Ils peuvent relever de deux logiques de lutte différentes. Or c’est précisément la fréquence des situations favorables à ces incendies extrêmes qui évolue.

Une étude portant sur la période 1980-2023 estime que le nombre annuel de jours présentant des conditions météorologiques extrêmes favorables aux incendies a augmenté d’environ 65 % à l’échelle mondiale, soit près de douze jours supplémentaires par an. L’indicateur utilisé, le Fire Weather Index, combine notamment les effets de la température, de l’humidité, du vent et de la sécheresse des combustibles.
Cette évolution permet de mieux comprendre le rôle du changement climatique. La majorité des départs de feu reste liée aux activités humaines : accident, négligence, travaux, infrastructure ou acte volontaire. Le changement climatique n’est donc pas nécessairement responsable de l’étincelle. Il modifie en revanche de plus en plus les conditions physiques dans lesquelles cette étincelle permet à un feu de se déclencher.
Une même étincelle n’a pas les mêmes conséquences sur une végétation humide ou desséchée. Le changement climatique agit ainsi comme un facteur qui rend plus souvent réunies les conditions nécessaires à son expansion. 

Cette évolution n’est pas seulement une perspective lointaine. Les projections climatiques montrent une aggravation de ces conditions favorables aux incendies à mesure que le réchauffement augmente. Les régions déjà exposées sont particulièrement concernées, notamment le bassin méditerranéen, l’ouest de l’Amérique du Nord, certaines régions d’Australie, l’Amazonie et les grandes forêts boréales.
Le Programme des Nations unies pour l’environnement estime ainsi que les incendies extrêmes pourraient augmenter de 14 % d’ici 2030, de 30 % d’ici 2050 et de 50 % d’ici 2100, sous l’effet combiné du changement climatique et de l’évolution des usages des terres. Ces chiffres ne décrivent évidemment pas une évolution uniforme de toutes les régions du monde, mais donnent un ordre de grandeur de l’aggravation attendue du phénomène.
Le changement climatique ne signifie donc pas simplement qu’il y aura « plus de feux ». Il signifie que les conditions permettant aux incendies de devenir extrêmes et de toucher de larges espaces forestiers deviennent plus fréquentes. C’est cette évolution qui transforme profondément la question de leur maîtrise.

Un départ de feu détecté rapidement peut être atteint et circonscrit avant de prendre de l’ampleur. À mesure que le front s’étend, les moyens nécessaires augmentent rapidement. Puis vient un moment où la puissance du feu, sa vitesse de propagation et la multiplication des départs secondaires rendent l’intervention directe beaucoup plus difficile. Le temps disponible pour agir se réduit alors précisément au moment où les moyens nécessaires deviennent les plus importants. La lutte contre les incendies devient ainsi d’abord une question d’anticipation et de rapidité d’intervention.
Il faut détecter plus tôt, intervenir plus vite, connaître les zones les plus vulnérables, disposer des moyens nécessaires avant que le feu ne change d’échelle et adapter les stratégies aux conditions météorologiques et au territoire.

C’est ici que commence le véritable changement d’époque. La question n’est plus seulement de savoir comment éteindre les incendies, mais comment organiser nos territoires et déployer des moyens suffisants et adaptés pour empêcher qu’un nombre croissant de départs de feu ne deviennent des catastrophes que nous ne sommes plus capables de maîtriser.

Quand la forêt ne peut plus se régénérer

Le feu n’est pas, en lui-même, un phénomène étranger aux forêts. De nombreux écosystèmes ont évolué avec lui. Certaines espèces ont développé des mécanismes leur permettant de résister à son passage ou de recoloniser rapidement les espaces brûlés. Le feu peut même, dans certaines conditions, participer au fonctionnement naturel d’un écosystème. Mais cette capacité d’adaptation a une limite : celle du régime de feu auquel l’écosystème est adapté.

Un incendie occasionnel n’a pas les mêmes conséquences qu’une succession d’incendies rapprochés. Lorsqu’un feu revient avant que les arbres aient atteint leur maturité et produisent suffisamment de graines, la forêt peut ne plus avoir le temps de se reconstituer. Elle change alors progressivement de composition.
Le phénomène est particulièrement visible en Méditerranée. Certaines espèces de pins, comme le pin d’Alep, sont capables de recoloniser rapidement un territoire après un incendie, et même de mieux disperser les graines à son contact. D’autres espèces, comme plusieurs chênes méditerranéens, ont des stratégies de régénération différentes et peuvent être davantage pénalisées par la répétition des feux. Dans le massif des Maures, une étude a ainsi montré que la fréquence des incendies était un facteur déterminant du renouvellement de plusieurs espèces de chênes : dans les formations régulièrement brûlées, leur régénération devenait très faible, tandis qu’il restait important dans les peuplements qui n’avaient pas brûlé depuis plusieurs décennies.

La composition même de la forêt influence également sa vulnérabilité. Dans les écosystèmes méditerranéens, les peuplements dominés par certains chênes présentent généralement des combustibles moins inflammables que les pinèdes, ce qui peut contribuer à limiter la propagation du feu. Les incendies répétés peuvent ainsi favoriser les espèces capables de recoloniser rapidement les espaces brûlés, au détriment de celles, comme les chênes, dont le renouvellement demande davantage de temps. Un écosystème ne se mesure donc pas seulement à sa capacité à survivre à un incendie, mais à sa capacité à se régénérer avant le suivant.
Le feu ne détruit alors plus seulement une forêt : il peut contribuer à forger celle qui lui succédera. Si les incendies deviennent trop fréquents, cette transformation peut cependant enfermer le territoire dans une dynamique de plus en plus fragile : certaines espèces disparaissent localement, les arbres à croissance lente comme les chênes n’ont plus le temps de produire suffisamment de graines, et la végétation qui recolonise le milieu n’est plus nécessairement celle qui occupait le territoire avant l’incendie.

Le problème ne s’arrête d’ailleurs pas aux arbres. Un incendie intense détruit le couvert végétal qui protège le sol et peut en modifier profondément les propriétés. Après le feu, l’eau ruisselle davantage sur des sols mis à nu, entraînant avec elle des particules de sol et de matière organique. L’érosion peut ainsi se poursuivre pendant plusieurs années, parfois bien après la disparition des traces visibles de l’incendie.
C’est un mécanisme particulièrement préoccupant en Méditerranée, où les sols sont souvent minces et où des épisodes de pluies intenses peuvent survenir après les périodes de sécheresse qui favorisent les incendies. Le feu peut donc enclencher une seconde catastrophe, beaucoup plus lente : la disparition progressive du sol qui permettait à la forêt de repousser.
La répétition des incendies peut alors créer une boucle de fragilisation : végétation détruite, sol exposé, érosion, régénération plus difficile, puis nouveau feu sur un territoire qui s’est encore transformé. Un écosystème qui pouvait absorber un incendie occasionnel peut ainsi perdre progressivement sa capacité à se régénérer.

Cette transformation prend une dimension encore plus large lorsqu’on considère le carbone. Les forêts ne sont pas seulement des ensembles d’arbres : elles constituent d’importants réservoirs de carbone et, lorsqu’elles croissent, des puits qui retirent du CO₂ de l’atmosphère. Un incendie libère une partie du carbone accumulé, mais il détruit également une capacité future d’absorption.
Les incendies canadiens de 2023 en donnent une illustration spectaculaire. Plus de sept fois la surface forestière moyenne des quatre décennies précédentes a brûlé cette année-là. Les émissions de carbone liées aux incendies, estimées par satellite, ont atteint environ 647 millions de tonnes de carbone, soit un niveau comparable aux émissions annuelles de carbone fossile de grandes puissances économiques.

Le problème est donc double : le feu libère du carbone et peut réduire la capacité du territoire à en absorber de nouveau. Le phénomène dépasse largement les forêts boréales. En 2024, les incendies sont devenus pour la première fois la première cause de perte de forêt primaire tropicale dans les données de Global Forest Watch, représentant près de la moitié de cette perte, contre environ 20 % en moyenne les années précédentes.

La répétition des incendies pose ainsi un problème qui dépasse largement la disparition temporaire des arbres. Leurs conséquences écologiques peuvent être profondes et durables, jusqu’à modifier le fonctionnement même des territoires. Ce constat est d’autant plus préoccupant que les émissions de carbone liées aux incendies contribuent elles-mêmes aux conditions climatiques qui favorisent leur aggravation.
Lorsque le feu revient plus vite que l’écosystème ne peut se reconstruire, il ne s’agit plus seulement de réparer les dégâts après l’incendie. Il faut empêcher que le prochain incendie n’arrive dans un territoire déjà affaibli par le précédent.

Prévenir avant de combattre

Après avoir vu l’augmentation des incendies extrêmes et leurs conséquences écologiques, la lutte contre les incendies apparaît comme un enjeu majeur et crucial de notre époque. C’est ici qu’il nous faut poser la question des actions et stratégies à développer et des moyens que nous leur donnons.
La réponse est moins démunie qu’on pourrait le penser. Nous connaissons les principaux facteurs de risque, nous savons identifier les territoires les plus exposés, anticiper les conditions météorologiques favorables aux incendies et organiser une intervention rapide. Nous disposons également de technologies capables de surveiller d’immenses territoires et de détecter des départs de feu à distance.

La difficulté n’est donc pas de partir de zéro. Nous savons déjà en grande partie comment réduire le risque et comment intervenir lorsqu’un feu apparaît. L’enjeu est désormais de déployer cette capacité à la hauteur d’un risque qui augmente, et dont les conséquences sont de plus en plus impactantes.
La France constitue à cet égard un exemple particulièrement intéressant. Elle possède depuis plusieurs décennies une doctrine de lutte contre les incendies fondée sur l’anticipation, la prévention et l’attaque rapide des feux naissants. L’évaluation quotidienne du danger, la surveillance des massifs et la mobilisation préventive des moyens permettent d’adapter le dispositif aux conditions attendues. Le principe est explicite : en période de risque élevé, un feu doit idéalement être combattu dans les dix minutes suivant sa détection, avant qu’il n’ait dépassé un hectare.

Cette doctrine n’est pas arbitraire. Elle découle directement de la dynamique du feu. Un départ encore limité peut être rapidement circonscrit. Quelques dizaines de minutes plus tard, la situation peut être radicalement différente : la chaleur assèche la végétation située devant le front, le vent accélère sa progression et des nouveaux départs peuvent être provoqués à distance. Dans certaines conditions, un front de flammes peut ainsi parcourir un kilomètre en moins de dix minutes.
La prévention consiste précisément à anticiper cette évolution. Elle repose sur la connaissance des territoires et de leur vulnérabilité, le suivi de l’état de la végétation et des conditions météorologiques, la surveillance des zones à risque et l’adaptation des moyens au danger attendu. Il ne s’agit pas d’une stratégie théorique : elle est déjà inscrite dans la manière dont la France organise officiellement la lutte contre les feux de forêt.

Les progrès technologiques permettent aujourd’hui de renforcer considérablement cette logique. Les satellites peuvent surveiller d’immenses territoires et détecter des anomalies thermiques correspondant à des feux actifs. Les données météorologiques permettent d’anticiper les périodes et les zones où les conditions seront les plus favorables à leur propagation. Des caméras, des drones et des systèmes automatisés d’analyse d’images peuvent compléter cette surveillance et réduire encore le délai entre l’apparition d’un feu et sa détection.
Le système européen Copernicus EFFIS suit déjà les incendies à l’échelle du continent, depuis l’évaluation du danger jusqu’à la détection des feux et à l’estimation des surfaces brûlées.

Cette combinaison de données et de moyens permet de montrer l’importance de renforcer cette manière de défendre les territoires : surveiller en permanence les conditions de risque, détecter immédiatement les anomalies et concentrer les moyens là où ils sont nécessaires avant que le feu ne change d’échelle.
On peut y voir une forme de système immunitaire territorial. Comme un organisme qui identifie une menace avant qu’elle ne se développe, un territoire pourrait connaître ses zones vulnérables, surveiller les conditions favorables, détecter les départs et déclencher immédiatement une réponse adaptée.
Mais cette stratégie possède une condition fondamentale : il faut disposer des moyens permettant de répondre à l’alerte. Une surveillance permanente n’empêche pas un feu de se développer si les moyens d’intervention sont insuffisants ou arrivent trop tard. La technologie peut réduire le temps nécessaire pour comprendre où se trouve le problème ; elle ne remplace pas les moyens nécessaires pour le traiter.

C’est précisément à ce niveau que le cas français devient révélateur.
La doctrine française repose sur l’idée que la rapidité de l’intervention permet d’éviter le basculement vers le feu incontrôlable. Elle suppose donc que les moyens terrestres et aériens soient disponibles, correctement répartis et mobilisables immédiatement lorsque le risque est élevé.
Or l’été 2026 a montré de manière particulièrement visible l’écart qui peut exister entre cette doctrine et sa mise en œuvre. Alors que les conditions de sécheresse et de chaleur augmentaient le risque, la disponibilité réelle des moyens aériens a été mise sous tension. À un moment de l’été, seuls cinq des douze Canadair de la flotte française étaient opérationnels.

Le chiffre est spectaculaire, mais il ne doit pas masquer l’essentiel. La question des Canadair n’est qu’un élément d’une chaîne beaucoup plus vaste. La prévention, la surveillance, la détection, les moyens terrestres, les moyens aériens, les infrastructures et la coordination doivent fonctionner ensemble. La défaillance d’un seul de ces éléments peut réduire l’efficacité de l’ensemble. Il faut également comprendre que les moyens ne doivent pas être évalués uniquement à partir du nombre d’incendies qu’ils permettent d’éteindre mais dans leur efficacité à empêcher qu’ils deviennent incontrôlables.

Un avion qui intervient sur un feu naissant peut éviter d’avoir à mobiliser des dizaines d’autres appareils et des centaines de personnels quelques heures plus tard. Une détection précoce peut éviter des milliers d’hectares brûlés. Une politique de prévention peut éviter d’avoir à reconstruire après la catastrophe. La logique économique est donc déjà présente dans la logique opérationnelle : dépenser avant l’incendie peut permettre d’éviter des dépenses infiniment supérieures après celui-ci. C’est ici que la question cesse d’être seulement technique.

Nous savons identifier le risque. Nous savons le surveiller. Nous savons détecter les départs. Nous savons comment intervenir rapidement. Nous disposons des technologies nécessaires et d’une doctrine construite autour de ces principes. La question devient alors celle des moyens que nous décidons réellement de consacrer à cette stratégie.
Car si nous savons qu’un feu naissant peut être maîtrisé mais qu’un feu devenu extrême peut échapper à nos capacités, alors ne pas investir suffisamment dans la prévention et l’intervention précoce n’est pas une simple économie. C’est accepter de payer plus tard le prix d’une catastrophe que nous avions, en partie, les moyens d’éviter.
Et pour mesurer ce choix, il faut comparer ces moyens au coût réel des incendies : coût des interventions, des destructions, des infrastructures, des activités économiques interrompues, mais aussi coût écologique et perte durable de capacité des territoires à absorber les conséquences du changement climatique. La question des incendies devient alors une question économique et politique : combien coûte réellement le fait de ne pas être prêt ?

Le prix de notre incapacité à anticiper

Nous savons désormais que les conditions favorables aux incendies extrêmes se multiplient, que leurs conséquences peuvent être durables et que les moyens permettant de limiter leur développement existent. Nous savons également qu’un incendie combattu suffisamment tôt peut être maîtrisé, alors qu’un feu devenu extrême peut rapidement dépasser nos capacités d’intervention. La question devient alors politique : que sommes-nous prêts à investir pour éviter que le risque ne devienne une catastrophe ?

Cette question est difficile à appréhender parce que la prévention produit un résultat paradoxal : lorsqu’elle fonctionne, il ne se passe rien. Un avion qui reste au sol parce qu’il n’a pas eu besoin d’intervenir semble improductif. Une forêt qui n’a pas brûlé ne produit aucune dépense de reconstruction. Un incendie qui n’a jamais pris d’ampleur ne figure dans aucune statistique.
À l’inverse, lorsque la catastrophe survient, son coût devient immédiatement visible. À la fin du mois d’août 2026, France Assureurs estimait ainsi à près de 500 millions d’euros les dommages assurés provoqués par les incendies survenus en Gironde, dans les Landes et dans le Var, pour environ 25 000 sinistres. Ce montant ne comprend ni l’ensemble des coûts de lutte, ni les dommages écologiques, ni toutes les pertes économiques non assurées : il ne représente donc qu’une partie du coût réel des incendies.

Les dépenses de prévention doivent donc être considérées autrement que comme de simples charges budgétaires. Les travaux consacrés à l’adaptation climatique montrent que les investissements préventifs peuvent générer des bénéfices très supérieurs à leur coût. l’OCDE rapporte notamment des ratios bénéfices-coûts allant, selon les secteurs et les projets, de 2 à 10 pour 1. Cela pose une question fondamentale : sommes-nous capables de considérer comme un investissement une dépense dont le bénéfice est précisément d’empêcher un événement futur impliquant des coûts supérieurs ?

L’exemple des politiques françaises est particulièrement révélateur. En février 2024, le gouvernement de Gabriel Attal a annulé 52,8 millions d’euros de crédits du programme « Sécurité civile ». Cette décision a notamment conduit à abandonner la perspective alors envisagée de commander deux Canadairs supplémentaires, alors même que la flotte peut être considérée comme largement insuffisante.
Il serait évidemment abusif d’attribuer directement à cette décision les centaines de millions d’euros de dommages enregistrés en 2026. Les avions n’auraient pas été disponibles immédiatement et aucun dispositif ne peut empêcher à lui seul une catastrophe. Mais le rapprochement donne une mesure d’un problème de long terme et d’un cruel manque d’anticipation lors de la dernière décennie, où la décision de rogner le budget de ce secteur est révélateur de la difficulté politique à prendre en compte la mesure de la problématique. Quelques dizaines de millions d’euros peuvent être considérés comme une économie budgétaire alors que le risque auquel ils doivent répondre produit désormais des centaines de millions d’euros de dommages assurés.

Ce qui est frappant n’est pourtant pas seulement le niveau des moyens consacrés aux incendies. C’est ce que cette situation révèle de nos choix collectifs. La France consacre en 2026 57,1 milliards d’euros à sa mission Défense, soit une augmentation de 6,7 milliards d’euros en une seule année. La trajectoire prévue par la programmation militaire doit porter cette dépense à 76,3 milliards d’euros en 2030. Dans le même temps, le programme national « Sécurité civile » représente environ 883 millions d’euros de crédits de paiement. L’écart est considérable. L’augmentation annuelle du budget de la Défense représente à elle seule plus de sept fois l’ensemble des crédits nationaux consacrés à la Sécurité civile
La question n’est pas seulement de savoir si une dépense militaire particulière est utile. Elle est de savoir si la hiérarchie de nos priorités correspond encore aux menaces auxquelles nous sommes réellement confrontés.
Nous continuons à consacrer des sommes considérables à la capacité de détruire des infrastructures et des territoires, et à mobiliser d’immenses quantités de ressources dans le cadre de conflits entre États, alors même que nous rencontrons déjà des difficultés à financer les moyens nécessaires pour préserver nos propres territoires. Dans un monde où les ressources matérielles sont limitées et où les conditions physiques de l’habitabilité se dégradent, cette contradiction mérite d’être posée.

Une dépense militaire peut être considérée comme nécessaire lorsqu’elle répond à une menace réelle. Mais il faut alors poser la question inverse : que produisent réellement ces investissements ? Des armes, des infrastructures militaires, des capacités de destruction et de nouveaux besoins en ressources.
L’adaptation à la transformation de notre environnement répond à une logique radicalement différente. Elle consiste à protéger des territoires, préserver des sols, renforcer des infrastructures, restaurer des écosystèmes, surveiller les risques, développer de nouvelles technologies et réduire notre vulnérabilité. Autrement dit, nous savons mobiliser notre capacité productive pour préparer la destruction ; pourquoi peinons-nous autant à la mobiliser pour préparer l’adaptation ?

Cette question conduit directement au fonctionnement de notre économie. Les États savent mobiliser rapidement l’industrie, l’investissement, la recherche et la main-d’œuvre lorsqu’une menace militaire est considérée comme prioritaire. L’augmentation mondiale des dépenses militaires en témoigne : elles ont atteint 2 718 milliards de dollars en 2024, après une progression de 9,4 % en une seule année, selon le SIPRI.
Cette capacité de mobilisation n’est pas sans lien avec ce que les économistes désignent depuis longtemps sous le terme de keynésianisme militaire : la dépense militaire peut soutenir l’activité, l’emploi, la recherche et les capacités industrielles, particulièrement lorsqu’elle est massivement portée par l’État. Elle peut également constituer un puissant outil de relance économique. L’histoire économique du XXe siècle a largement documenté ce phénomène.

Il ne s’agit pas ici de prétendre que les guerres seraient seulement provoquées pour relancer l’économie. Mais le mécanisme soulève une question intéressante : pourquoi notre économie sait-elle si facilement transformer la menace militaire en programme d’investissement, alors qu’elle peine encore à transformer les risques environnementaux en un projet comparable d’adaptation ? Avec des risques et des menaces qui sont pourtant réels et documentés, ainsi que des effets directement bénéfiques économiquement.
Car le travail ne manque pas. Surveiller les territoires par satellite, détecter les départs de feu, développer les drones, renforcer les moyens aériens, adapter les forêts, restaurer les sols, transformer les infrastructures, protéger les villes contre les chaleurs extrêmes, sécuriser les ressources en eau : tout cela représente du travail, de la recherche, de l’industrie et des investissements considérables.
Il ne s’agit donc pas nécessairement d’un choix entre « dépenser » et « ne pas dépenser ». Il s’agit de savoir dans quelle direction nous décidons de mobiliser nos ressources et notre capacité productive, et surtout pour quels effets et en réponse à quels risques.

C’est peut-être là que la question des incendies rejoint le problème beaucoup plus vaste du dérèglement climatique et de notre capacité économique à y faire face.
Nous savons désormais que les conditions physiques de nos territoires changent. Nous savons que certaines transformations seront difficiles voire impossibles à inverser à court terme. Nous savons aussi que plus nous attendons, plus l’adaptation devient coûteuse.
Pourtant, nos décisions économiques restent largement structurées autour d’horizons beaucoup plus courts : budgets annuels, rentabilité immédiate, cycles électoraux, croissance à maintenir. Le climat, les forêts, les sols et les infrastructures fonctionnent sur des temps beaucoup plus longs.
Il existe également une contradiction plus profonde dans la manière dont nous comptabilisons ces investissements. Une lutte efficace contre les incendies vise précisément à empêcher la destruction de se produire ; les dépenses qu’elle nécessite ont donc pour objectif de préserver un patrimoine existant. Les dépenses militaires, elles, sont en partie destinées à rendre possible la destruction des biens et des capacités d’un adversaire. 

Le problème n’est donc peut-être pas l’absence technique de solutions ou du manque d’intérêt à les déployer. Il est dans les choix que nous faisons avec les moyens dont nous disposons, qu’ils soient économiques ou politiques. Les incendies rendent cette contradiction particulièrement visible. Nous savons que le risque augmente. Nous savons comment mieux le surveiller. Nous savons que l’intervention précoce est décisive. Nous savons que la prévention coûte moins cher que la catastrophe. Et pourtant, nous continuons à découvrir après chaque grand incendie que les moyens n’étaient pas suffisants.
Ce décalage dépasse largement la question des pompiers ou des Canadairs. Il révèle une difficulté plus profonde : notre capacité politique à reconnaître comme prioritaires des contraintes physiques qui ne peuvent pourtant pas être négociées.

Nous avons longtemps organisé notre sécurité autour de menaces humaines, contre lesquelles il est possible de négocier, de dissuader ou de combattre. Nous sommes désormais confrontés à une nouvelle catégorie de menaces : celles qui résultent des conditions physiques de notre environnement et qui imposent simplement leurs conséquences. Les incendies en sont l’une des expressions les plus brutales.
Ils ne sont pas un ennemi. Ils sont le résultat d’un territoire, d’un climat et de nos propres choix d’aménagement et d’exploitation. Ils montrent ce qui arrive lorsque les conditions physiques changent plus vite que notre capacité à nous adapter. Et c’est peut-être pour cela que leur multiplication devrait nous intéresser bien au-delà de la seule question des forêts.

La lutte contre les incendies et le manque de moyens que nous lui accordons est à l’image de notre confrontation avec les limites physiques de notre planète. Nous pouvons choisir d’atténuer ses effet, d’anticiper, d’investir et de transformer nos territoires avant que les contraintes ne deviennent insurmontables. Nous pouvons aussi attendre que chaque problème devienne une catastrophe avant de lui accorder les moyens nécessaires.

Dans le premier cas, nous décidons de notre adaptation. Dans le second, nous la subissons. Le risque, aujourd’hui, à poursuivre des stratégies économiques de court terme principalement orientées vers la croissance est peut-être bien plus grand que celui de nombreux conflits militaires que nous cherchons pourtant à prévenir. Car les limites physiques auxquelles nous sommes confrontés ne désignent aucun ennemi. Elles ne nous opposent pas les uns aux autres. Elles nous rappellent au contraire notre dépendance commune à un monde dont les ressources, les équilibres et les capacités de régénération ne sont pas infinis. La question n’est alors peut-être plus seulement de savoir comment nous protéger des conséquences du dérèglement climatique, mais quelle place nous sommes prêts à accorder à la préservation de notre environnement dans nos choix économiques. Et, plus profondément, si nos modèles actuels sont réellement compatibles avec les limites physiques du monde dont ils dépendent.

Catégories :

Laisser un commentaire

Keep Reading