L’économie du crédit face aux limites du monde physique

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Pendant plusieurs siècles, l’économie moderne s’est développée dans un monde où l’accroissement des capacités de production semblait pouvoir constituer l’horizon naturel du progrès. L’exploitation de nouvelles ressources, l’augmentation des capacités énergétiques, le développement des infrastructures et l’extension des échanges ont permis une transformation considérable des conditions de vie humaines. Cette dynamique a profondément façonné nos sociétés, leurs institutions et la manière dont nous pensons encore aujourd’hui le développement économique.

Nous entrons pourtant dans une période où les conditions de cette expansion ne peuvent plus être considérées comme acquises. Le climat se dérègle, les écosystèmes se dégradent, les ressources sont davantage sollicitées et certaines limites physiques deviennent progressivement plus difficiles à repousser. Il ne s’agit plus seulement de corriger les effets indésirables d’un modèle économique qui pourrait, pour le reste, continuer à fonctionner comme auparavant. C’est le cadre matériel dans lequel nos économies se développent qui est en train de changer.

Cette situation nous oblige à reconsidérer certaines des hypothèses sur lesquelles nos sociétés se sont construites : ce que nous considérons comme le progrès, la manière dont nous produisons et investissons, ce que nous cherchons à développer, mais aussi la façon dont nous organisons collectivement nos choix dans le temps. Ces questions sont d’autant plus importantes que notre capacité à transformer le monde physique a atteint une ampleur considérable. Nous disposons de moyens techniques, économiques et institutionnels sans précédent pour orienter nos trajectoires collectives. La question n’est donc plus seulement de savoir ce que nous sommes capables de faire, mais de comprendre si les structures qui organisent cette capacité d’action restent adaptées aux conditions auxquelles nous sommes désormais confrontés.

Le constat : des limites physiques à une trajectoire qui ne s’inverse pas

Toute activité économique repose sur une réalité matérielle. Produire un bien ou fournir un service nécessite, directement ou indirectement, de l’énergie, des matières premières, des infrastructures, des terres ou de l’eau. Même les activités qui paraissent les plus immatérielles reposent au moins indirectement sur la consommation de ces ressources et, en dernier ressort, sur les conditions physiques et environnementales qui permettent aux sociétés humaines de vivre et d’exercer leurs activités.

Pendant longtemps, l’augmentation de nos capacités matérielles a constitué l’un des principaux moteurs de l’expansion économique. Nous avons extrait davantage de ressources, développé les capacités énergétiques, construit des infrastructures et augmenté les volumes produits et échangés. Cette dynamique a permis une transformation considérable des conditions de vie humaines. Mais elle a également accru notre pression sur les ressources et sur les conditions physiques dont dépend cette activité.

Des limites physiques qui se multiplient

Le problème auquel nous sommes désormais confrontés est le risque que pose l’augmentation de certaines de ces pressions. Le changement climatique en fournit l’exemple le plus évident, du fait de l’influence de nos activités sur la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Il n’existe plus de doute scientifique sur le fait que limiter le réchauffement implique une diminution rapide et drastique des émissions de gaz à effet de serre. Dans les trajectoires permettant de limiter le réchauffement à 1,5 °C avec un dépassement nul ou limité, le GIEC, avec un degré de certitude élevé, estime ainsi nécessaire une réduction de 43 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre d’ici 2030 et de 84 % d’ici 2050 par rapport à 2019.

Mais le climat n’est qu’une des dimensions de cette situation. L’acidification de l’océan, l’érosion de la biodiversité, la dégradation des sols, la pression exercée sur les ressources en eau, l’extraction croissante de matières premières, l’épuisement ou la dégradation de certaines ressources et certaines formes de pollution témoignent de contraintes physiques et biologiques qui se renforcent simultanément. Ces contraintes font peser des risques importants sur la capacité de nos sociétés à maintenir leurs conditions actuelles de fonctionnement dans un monde soumis à des limites physiques et biologiques. Ces phénomènes ne sont pas indépendants les uns des autres et rappellent que les conditions matérielles de nos économies ne se résument pas à la seule question climatique.

Une trajectoire qui ne s’inverse pas

Face à ces contraintes, l’amélioration de l’efficacité constitue évidemment un levier important. Nous pouvons produire un bien ou fournir un service en utilisant moins d’énergie ou de matières qu’auparavant. Mais si nous produisons et consommons davantage, la diminution de la quantité nécessaire pour chaque unité produite peut ne pas se traduire par une diminution des quantités totales utilisées. Les gains d’efficacité peuvent ainsi être en partie compensés par l’augmentation de l’activité : c’est notamment ce que désigne l’effet rebond. Une production peut donc devenir moins intensive en ressources tout en continuant à en utiliser davantage au total. Réduire l’intensité des flux ne revient donc pas nécessairement à réduire les flux eux-mêmes.

Cette distinction permet d’illustrer la trajectoire observée à l’échelle mondiale. Malgré les progrès technologiques, les politiques environnementales mises en œuvre depuis plusieurs décennies et les gains d’efficacité réalisés dans de nombreux secteurs, l’utilisation globale des ressources n’a pas diminué. Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement, l’extraction mondiale de ressources naturelles est passée d’environ 30 milliards de tonnes en 1970 à plus de 106 milliards de tonnes au début des années 2020, soit une multiplication par environ 3,5. Le rapport constate que cette tendance à la hausse s’est poursuivie ou accélérée depuis sa précédente édition et estime que, sans transformation majeure, l’extraction pourrait encore augmenter de 60 % entre 2020 et 2060.

Ce constat ne signifie pas que les politiques engagées sont sans effet, ni que les progrès réalisés dans certains domaines sont négligeables. Il montre plutôt que ces progrès n’ont pas encore produit, à l’échelle globale, l’inversion de trajectoire qui serait nécessaire. Nous savons de mieux en mieux identifier certaines limites et définir les réductions à atteindre, mais nous continuons parallèlement à augmenter l’ampleur de nombreuses activités qui mobilisent les ressources et les systèmes physiques dont dépendent nos sociétés.

Il existe ainsi un décalage entre deux mouvements. D’un côté, la connaissance scientifique précise progressivement les contraintes auxquelles nous devons nous adapter et les réductions nécessaires dans certains domaines. De l’autre, la trajectoire globale de l’économie demeure largement caractérisée par l’augmentation des volumes de production, d’échanges, d’infrastructures et de ressources mobilisées.
Ce décalage constitue le point de départ du problème qui nous intéresse ici. Si certaines contraintes physiques nous imposent désormais de modifier durablement la trajectoire de nos économies, il ne suffit peut-être pas de déterminer quelles technologies ou quelles politiques permettraient d’y parvenir. Il faut également comprendre comment fonctionne l’organisation économique qui doit porter cette transformation, et dans quelle mesure ses propres mécanismes peuvent accompagner une évolution de cette nature.

L’organisation monétaire de l’économie

Si nos économies doivent désormais réduire durablement certains de leurs flux matériels et énergétiques, il faut aussi s’interroger sur les mécanismes économiques qui orientent leur activité et leur développement. Le fonctionnement même de la monnaie pourrait-il jouer un rôle dans cette orientation, et contribuer à expliquer certaines des difficultés rencontrées pour infléchir durablement les trajectoires économiques ?

La monnaie est souvent présentée comme un simple instrument facilitant les échanges. Elle joue pourtant un rôle beaucoup plus profond dans l’organisation économique, notamment par la manière dont elle est créée et mise en circulation, et les dynamiques que cela entraîne. Ce fonctionnement est intimement lié au crédit et au processus de création monétaire qui l’accompagne. C’est donc à travers le fonctionnement du crédit et de la création monétaire qu’il faut d’abord comprendre le rôle de la monnaie dans l’économie

La création monétaire : une créance sur le futur

Dans les économies contemporaines, la monnaie est principalement créée par les banques commerciales lorsqu’elles accordent des crédits. Lorsqu’une banque accorde un prêt, elle inscrit simultanément une créance à son actif et un dépôt au compte de l’emprunteur : une nouvelle quantité de monnaie apparaît ainsi dans l’économie. La banque ne se contente donc pas de transférer à l’emprunteur une monnaie préalablement épargnée par un autre agent. Cette création peut être qualifiée d’« ex nihilo » au sens monétaire : la monnaie créée n’existait pas auparavant sous cette forme et apparaît en contrepartie d’une créance sur l’emprunteur.

La monnaie moderne est ainsi, dans une large mesure, fondée sur l’anticipation. Sa création ne nécessite pas qu’une quantité équivalente de matières premières, d’énergie ou de richesses physiques soit préalablement disponible. Elle repose sur l’évaluation qu’un acteur économique sera capable de générer dans le futur les revenus nécessaires pour honorer son engagement financier.

C’est en ce sens que le mécanisme monétaire est déconnecté d’un équivalent physique préexistant. Un euro nouvellement créé ne représente pas une quantité déterminée de matière ou d’énergie déjà disponible. Il représente une créance financière dont la valeur dépend de la capacité future de l’économie à produire les revenus permettant de l’honorer.

Cette capacité d’abstraction est l’une des forces fondamentales de notre système économique. Elle permet d’engager aujourd’hui des ressources et des capacités de production sur la base de revenus qui seront générés demain. Mais elle signifie aussi que les contraintes physiques ne déterminent pas directement, au moment de la création monétaire, la quantité de monnaie pouvant être mise en circulation.

Le crédit et l’orientation de l’activité économique

La monnaie créée par le crédit n’est pas distribuée de manière indifférenciée. L’octroi d’un crédit suppose qu’un projet, une entreprise ou un acteur présente des perspectives suffisantes de remboursement et, dans le cas du financement d’une activité économique, de rentabilité. Le système bancaire oriente ainsi une partie des capacités monétaires nouvellement créées vers les activités jugées capables de générer les revenus nécessaires à leurs engagements financiers. Les banques elles-mêmes prennent leurs décisions de crédit en fonction notamment de la rentabilité et de la solvabilité attendues.

Le crédit ne constitue donc pas seulement un moyen de financer une activité déjà existante. Il permet de donner une capacité de dépense et d’investissement à des projets dont les revenus sont encore à venir. La monnaie participe ainsi à déterminer quelles activités peuvent être développées et quelles capacités productives peuvent être mises en place, en privilégiant les projets présentant les perspectives de remboursement et de rentabilité jugées suffisantes.

Cette sélection par la rentabilité donne au mécanisme de crédit une orientation particulière. Les activités capables de générer des revenus et surtout des profits disposent plus facilement des conditions nécessaires à leur financement que celles qui ne présentent pas de perspectives économiques suffisantes. La création monétaire accompagne ainsi prioritairement les activités susceptibles de produire les flux de revenus suffisamment importants pour permettre la validation des engagements pris.

Une dynamique financière orientée vers l’expansion

Chaque crédit établit donc un lien entre une capacité de dépense nouvelle et immédiate et des revenus futurs. L’emprunteur doit rembourser le capital reçu et, lorsqu’un intérêt est prévu, verser en plus une rémunération au prêteur. Le montant des engagements financiers à honorer est ainsi supérieur au montant initialement créé par le crédit.

Cette différence est importante. Elle signifie que l’activité financée doit non seulement permettre de restituer le capital emprunté, mais également de générer des revenus supplémentaires pour le financement de l’investissement et des différents acteurs. À l’échelle de l’économie, la multiplication de ces engagements renforce l’importance d’une activité économique capable de produire continuellement des revenus et des profits suffisants.

Le mécanisme crée ainsi une pression structurelle en faveur du maintien et du développement des activités rentables. Lorsqu’une entreprise peut accroître sa production, conquérir de nouveaux marchés, investir dans de nouvelles capacités ou développer de nouvelles activités génératrices de revenus, ces possibilités d’expansion contribuent à faciliter la réalisation des engagements financiers existants et à rendre possibles de nouveaux financements.

L’histoire des économies capitalistes modernes montre une forte tendance à l’expansion de l’activité économique, que le recours au crédit et la recherche de rendement contribuent à entretenir. Cette dynamique se renouvelle continuellement à mesure que de nouveaux investissements sont engagés et que de nouveaux engagements financiers sont pris.
Cette tendance à l’expansion peut cependant sembler entrer en contradiction avec les contraintes auxquelles nos économies sont désormais confrontées. Le système financier repose sur la capacité à maintenir dans le temps une activité génératrice de revenus, alors que certaines limites physiques nous imposent désormais de réduire certains flux matériels et énergétiques. La tension apparaît alors entre deux dynamiques : d’un côté, une organisation financière qui repose sur des engagements futurs, la recherche de revenus et la rentabilité des capitaux ; de l’autre, un monde physique dans lequel certaines ressources et certains flux doivent désormais être réduits.

Le système monétaire face à une économie en réduction

La question de savoir si une économie fondée sur le crédit peut fonctionner sans croissance a déjà été étudiée. Dans leur modèle d’une économie quasi stationnaire, Tim Jackson et Peter Victor montrent qu’une économie avec création monétaire par le crédit et dette à intérêt peut, dans un certain modèle, atteindre un état stationnaire. Théoriquement, il existe donc des modèles économiques fondés sur la dette et le crédit dans lesquels l’économie reste stable sans qu’une croissance permanente soit mathématiquement nécessaire.

Cette possibilité doit cependant être replacée dans le fonctionnement d’une économie en concurrence. Les capitaux disponibles sont orientés vers les activités offrant les meilleures perspectives de revenus et de rémunération. Si deux possibilités d’investissement sont disponibles et que l’une offre des perspectives de croissance et de rendement supérieures, la structure même de la recherche de rendement donne une préférence à cette seconde possibilité.

Une activité capable d’augmenter ses revenus, ses profits ou ses parts de marché présente davantage de perspectives de rémunération du capital qu’une activité dont les revenus restent durablement stables. La croissance devient ainsi un avantage dans la concurrence pour l’accès au capital. Dans une économie où la monnaie est principalement créée par le crédit, cet avantage se répercute sur le renouvellement des financements : les activités offrant des perspectives d’expansion peuvent plus facilement attirer les capitaux nécessaires à leur développement.

Il existe donc une forte incitation structurelle à la croissance économique. La création monétaire accompagne les projets capables de justifier de nouveaux financements et, tant que l’économie offre des possibilités d’expansion et de rendement, celles-ci peuvent attirer les capitaux au détriment des activités stagnantes.

Si les flux matériels et énergétiques de l’économie doivent désormais diminuer, le système monétaire qui assure son financement peut-il continuer à créer de la monnaie et à financer de nouvelles activités dans une économie en réduction ? Autrement dit, une création monétaire fondée sur l’anticipation de revenus futurs peut-elle se maintenir lorsque la trajectoire générale de l’économie n’est plus l’expansion, mais la contraction ?

Le renouvellement permanent de la dette

La dette occupe aujourd’hui une place centrale dans le fonctionnement des économies modernes. Elle permet de financer les investissements des entreprises, l’achat de logements, les infrastructures et une partie importante des besoins des acteurs publics et privés. Elle ne constitue donc pas seulement un mécanisme ponctuel de financement : elle s’inscrit dans le fonctionnement courant de l’économie.

Les crédits arrivant à échéance sont remboursés tandis que de nouveaux crédits sont contractés pour financer de nouveaux investissements, remplacer les financements arrivés à terme ou poursuivre des activités nécessitant du capital. La dette fonctionne ainsi comme un système largement roulant, dont le maintien repose sur un renouvellement continu des financements.

Cette nécessité de renouvellement renforce la pression en faveur de la croissance. Une économie en expansion offre continuellement de nouveaux marchés, de nouvelles activités et de nouvelles possibilités d’investissement susceptibles de générer les revenus permettant de refinancer les engagements existants et d’en prendre de nouveaux. La croissance facilite ainsi le renouvellement de la dette, tandis qu’une contraction durable réduit progressivement les possibilités de refinancement. Cela devient particulièrement problématique lorsque des engagements de remboursement ont été pris alors que le fonctionnement du système économique repose sur cette mécanique.

Cette difficulté ne concerne donc pas seulement le remboursement des dettes déjà contractées. Elle concerne aussi la capacité à financer les investissements nouveaux dont l’économie a besoin. Or les investissements nécessaires à la transformation écologique posent précisément un problème supplémentaire : ils ne sont pas toujours ceux qui offrent les meilleures perspectives de rentabilité financière.

Financer les investissements nécessaires à la transformation

La situation actuelle impose pourtant des investissements considérables. Il faut adapter les infrastructures et les territoires aux conséquences du changement climatique, mais surtout réduire rapidement les émissions et les flux matériels qui en sont à l’origine. Cette transformation nécessite de mobiliser des capitaux à une échelle importante, parfois pour des projets dont la rentabilité financière directe est faible, incertaine ou très éloignée dans le temps.

Les bénéfices de ces investissements peuvent pourtant être supérieurs à leur rendement pour l’acteur qui les finance, mais ceux-ci ne sont pas toujours bien traduits économiquement. Protéger un territoire contre les inondations, restaurer un écosystème, préserver une ressource en eau ou réduire fortement les émissions peut produire des bénéfices considérables pour l’ensemble de la société sans générer de revenus financiers équivalents. Une partie de leur valeur réside dans les dommages évités, la préservation de biens communs ou des bénéfices qui ne sont pas directement monétisés.

Ils peuvent donc être essentiels sans présenter les caractéristiques recherchées par un financement fondé sur la rentabilité du capital. Ils entrent alors en concurrence avec des projets capables de générer des revenus plus importants ou plus rapidement, mais impliquant des effets collatéraux négatifs pour les nouveaux enjeux environnementaux.

La difficulté devient encore plus importante lorsque l’objectif n’est plus seulement d’améliorer l’efficacité de l’économie, mais de réduire durablement certains de ses flux matériels et énergétiques. Une partie des investissements nécessaires consiste précisément à diminuer certaines consommations, remplacer certaines activités ou préserver des ressources plutôt que les exploiter.

L’économie doit alors investir pour réduire certaines activités, alors que son système de financement privilégie les investissements capables de générer de nouveaux revenus et de rémunérer le capital. Cette contradiction remet en question la capacité de l’architecture économique actuelle à orienter suffisamment de capitaux vers les transformations dont nos sociétés ont désormais besoin.

Le fonctionnement monétaire dans une économie en réduction

Les difficultés apparaissent pleinement lorsque l’on inverse la trajectoire habituelle de l’économie. Dans une économie en croissance, l’augmentation de l’activité facilite le renouvellement des financements. Mais lorsque l’activité économique et les flux matériels doivent durablement diminuer, le système se trouve confronté à une situation radicalement différente.

La première difficulté tient au décalage entre les engagements financiers et l’activité économique future. Une dette contractée aujourd’hui fixe un engagement nominal qui devra être remboursé demain. Si, entre-temps, les revenus et l’activité économique diminuent, le montant de cette dette ne diminue pas pour autant. Son poids relatif augmente alors par rapport aux revenus disponibles, rendant progressivement plus difficile le remboursement des dettes contractées lorsque le niveau d’activité était plus élevé.

La seconde difficulté concerne la création monétaire elle-même. Lorsque les perspectives économiques se dégradent, les entreprises investissent moins et les nouveaux projets susceptibles d’obtenir des financements deviennent moins nombreux. La création monétaire par le crédit va alors ralentir. Dans le même temps, les crédits existants continuent d’être remboursés, ce qui détruit progressivement la monnaie qui avait été créée lors de leur émission. Si les nouveaux crédits ne compensent plus les crédits remboursés, la masse monétaire peut alors se contracter.

Cette contraction de la monnaie disponible peut à son tour limiter les capacités de dépense et de financement de l’économie. La baisse de l’activité réduit les perspectives de nouveaux crédits, tandis que le ralentissement de la création monétaire peut accentuer cette baisse de l’activité. Un mécanisme qui accompagne naturellement le développement de l’économie peut ainsi devenir un facteur de contraction et de crise lorsqu’il fonctionne dans une économie dont l’activité diminue durablement.

L’architecture monétaire et financière actuelle apparaît ainsi antinomique avec une contraction durable et généralisée de l’activité économique. Elle peut accompagner une économie stable dans certaines conditions et favoriser puissamment son expansion, mais elle ne fournit pas spontanément un mécanisme permettant de réduire simultanément l’activité, les revenus, les investissements et les engagements financiers sans provoquer de tensions et de crises dans le financement de l’économie.

Cette contradiction dépasse alors le seul fonctionnement monétaire. Si réduire les flux matériels devient une nécessité physique, mais que cette réduction fragilise simultanément les mécanismes qui financent l’activité, elle devient nécessairement une question sociale et politique.

Tensions sociales et politiques

La contradiction mise en évidence précédemment ne reste pas cantonnée au fonctionnement financier. Elle se traduit directement dans les choix politiques et dans les rapports sociaux. Si le maintien de l’activité économique est nécessaire à l’emploi, aux revenus, aux recettes publiques et au renouvellement des financements, les pouvoirs publics sont fortement incités à soutenir la croissance.

L’augmentation de l’activité permet d’accroître les revenus, les recettes fiscales et les capacités d’investissement, tandis qu’une contraction durable fragilise ces équilibres. Les politiques publiques sont donc naturellement conduites à soutenir l’investissement, la consommation, l’emploi, la compétitivité et le développement de nouvelles activités. Même lorsque les objectifs environnementaux sont prioritaires, ils doivent composer avec une organisation économique qui pousse simultanément au maintien de l’activité.

La contradiction apparaît lorsque les enjeux écologiques nécessitent non seulement de transformer les modes de production, mais de réduire certains flux matériels et énergétiques. Ce qui doit être diminué pour répondre aux contraintes physiques peut alors être précisément ce que les mécanismes économiques et les politiques publiques cherchent à maintenir ou à développer.

Il ne s’agit donc pas simplement de reprocher aux responsables politiques de ne pas prendre suffisamment en compte l’environnement. Ils doivent arbitrer à l’intérieur d’un système économique qui rend la contraction elle-même coûteuse, d’autant plus dans des économies en concurrence les unes avec les autres. Tant que la croissance permet de préserver l’emploi, les revenus et les équilibres financiers, elle constitue une réponse politiquement plus immédiate que l’organisation volontaire d’une réduction de l’activité.

Le coût social d’une économie en contraction

Une réduction des flux matériels et énergétiques ne signifie pas nécessairement une diminution uniforme du bien-être. Mais dans l’organisation actuelle de l’économie, une contraction de l’activité peut se traduire très concrètement par des pertes d’emplois, une diminution de certains revenus, des difficultés pour les entreprises et une réduction des ressources disponibles pour les services collectifs.

Ces conséquences ne seraient pas réparties équitablement. Les ménages disposant des revenus les plus faibles ont moins de capacité à absorber une hausse des coûts ou une diminution de leurs revenus. Une politique de réduction mal conçue peut donc faire peser une part disproportionnée de l’effort sur ceux qui disposent déjà des marges de manœuvre les plus faibles.

Le paradoxe est alors important : les bénéfices d’une réduction des flux sont souvent collectifs et différés, tandis que ses coûts peuvent être immédiats, individuels et inégalement répartis. Préserver le climat ou éviter des dommages futurs bénéficie à l’ensemble de la société. En revanche, réduire une activité ou une consommation peut, dans le contexte économique actuel, toucher immédiatement ceux qui en dépendent pour leur emploi, leurs revenus ou leurs conditions de vie.

Il serait donc illusoire de considérer que les populations accepteraient spontanément une contraction économique au seul motif qu’elle répond à une nécessité écologique. Lorsqu’une politique environnementale se traduit par une perte de revenu, une hausse du coût de la vie ou une restriction des possibilités économiques, la résistance de ceux qui la subissent peut être la conséquence directe de la manière dont le coût de la transformation est réparti. Elle est aussi la conséquence des inégalités actuelles.

Subir la contrainte ou choisir la trajectoire

Cette difficulté conduit à une distinction essentielle, jusqu’ici restée implicite : celle qui sépare une contraction subie d’une contraction choisie. Une économie qui n’anticipe pas la réduction de ses flux matériels et énergétiques finit par y être contrainte malgré tout, mais alors sous une forme brutale : crise financière, choc énergétique, effondrement soudain d’une activité devenue insoutenable. Cette contraction non préparée frappe de manière aveugle, aggrave les mécanismes décrits précédemment et fait peser l’essentiel de son coût sur ceux qui disposent des marges de manœuvre les plus faibles. Elle n’est pas le résultat d’un choix collectif, mais la conséquence d’un système qui n’a pas su, ou pas voulu, s’adapter à temps.

Une autre voie reste cependant concevable. Rien n’impose que la réduction des flux matériels et énergétiques prenne nécessairement la forme d’un effondrement économique. Elle pourrait aussi résulter d’une décision collective, anticipée et organisée, portant sur la manière dont l’activité économique doit évoluer et dont ses coûts doivent être répartis. Cette distinction déplace la nature du problème : il ne s’agit plus seulement de savoir si nos sociétés parviendront à réduire leur empreinte matérielle, mais si elles disposeront des moyens de le faire par un choix délibéré plutôt que de le subir comme une fatalité imposée par les mécanismes économiques eux-mêmes.

Cette possibilité suppose toutefois de ne plus se limiter à corriger les effets d’une architecture monétaire et financière structurée autour de l’expansion, mais d’interroger cette architecture elle-même, et la latitude réelle qu’elle laisse aux sociétés pour décider de leur propre trajectoire.

Interroger l’architecture monétaire

Les enjeux climatiques et environnementaux impliquent désormais de réduire durablement certains flux matériels et énergétiques. Or cette transformation se heurte à une organisation monétaire et financière profondément structurée autour de la création de revenus, de la rentabilité, du renouvellement des financements et de l’expansion de l’activité.

Le problème réside dans une incompatibilité structurelle entre les dynamiques de notre architecture monétaire et financière et la nécessité de réduire durablement certains flux physiques. Cette contradiction est à la fois économique et politique : elle traverse le financement, l’investissement, l’emploi, les finances publiques et les choix collectifs.

Cette structure monétaire est aujourd’hui profondément intégrée à notre manière de penser l’économie. Pour les économistes comme pour les décideurs, le crédit, la rentabilité, l’investissement et la croissance constituent largement le cadre à l’intérieur duquel sont envisagées les solutions. Il devient alors difficile de penser une organisation économique qui fonctionnerait selon d’autres logiques, alors que c’est précisément ce cadre qu’il faut désormais oser interroger.

Vouloir réduire les flux tout en conservant intégralement cette architecture constitue un risque que nous ne pouvons pas nous permettre au regard de l’ampleur des enjeux. Il devient alors nécessaire de questionner ce que nous considérons comme allant de soi dans l’organisation économique, et notamment notre infrastructure monétaire.

Une monnaie conçue pour accompagner l’expansion peut-elle réellement être l’infrastructure d’une économie qui doit réduire durablement ses flux physiques ? Peut-on concevoir une organisation monétaire qui intègre directement les contraintes auxquelles l’économie est soumise, plutôt que de chercher constamment à les corriger depuis l’extérieur ?

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